d'a n°323
Ringardiser la performance : construire la robustesse
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Course béate à l’optimisation
Face aux enjeux environnementaux, la course à la performance tourne à plein régime. Mais entre cette fuite en avant et l’utopie du solutionnisme qui l’accompagne souvent, un sentiment de malaise nous gagne ; l’impression d’être dans une impasse. Mais pour remettre en question des comportements dont la vertu nous semblait jusqu’alors aller de soi, sans doute fallait-il que la remise en cause soit énoncée depuis un domaine apparemment étranger à l’architecture. Dans un livre d’à peine 60 pages, Antidote au culte de la performance, La robustesse du vivant1, le biologiste Olivier Hamant transpose avec une remarquable acuité l’analyse du monde du vivant à l’observation de la course incontrôlée du monde de l’Anthropocène. La robustesse du vivant, le biologiste la voit, de l’échelle de la molécule à celle de l’écosystème, dans l’hétérogénéité, les processus aléatoires, les lenteurs, circularités, redondances, erreurs ou inachèvements : un subtil système de contre-performances qui ouvre le champ des possibles quand la performance le réduit et nous fragilise. Le biologiste nous enjoint plutôt à passer de l’adaptation à l’adaptabilité et montre que l’inverse de l’ébriété (comprendre le consumérisme) n’est pas la sobriété, mais la robustesse.
Ce regard critique, Olivier Hamant l’exerce désormais sur d’autres champs que le sien, comme celui de l’entreprise dans son tout dernier ouvrage2. S’agissant de l’écosystème du monde de la construction, opposer performance et robustesse nous a semblé tellement stimulant que nous avons eu envie d’y consacrer un dossier. Nous n’avons cependant pas transposé ce que pourrait enseigner la biologie à l’architecture par le prisme du biomimétisme – si souvent littéral et naïf –, mais par les stratégies d’évolution ou de survie que recèle le monde du vivant.
Pour le BTP, le fétichisme de la performance est cette voie infernale que les RE 2020, 25 et 313 pavent des meilleures intentions, ces réhabilitations énergétiques qui encapsulent brutalement des vieux bâtiments quand des interventions mieux ciblées pourraient obtenir l’essentiel des objectifs réglementaires pour la moitié du budget (libérant ainsi des moyens pour isoler davantage de passoires énergétiques). Pour le logement social, c’est une production à haut niveau de performance face à une grave pénurie d’offre et de moyens… des constatations qui méritent certes mieux que ces assertions provocatrices mais qui nous obligent à repenser dès maintenant notre course béate à l’optimisation.
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Emmanuel Caille
- Collection « Tracts Gallimard », 2023, 3,90 euros. Ce petit livre est un manifeste tiré de La Troisième Voie du vivant, Odile Jacob, 2022, 288 pages.
- L’Entreprise robuste, Pour une alternative à la performance, Olivier Hamant, Olivier Charbonnier, Sandra Enlart, Odile Jacob, 2025, 256 pages.
- Réglementation énergétique.
Légende edito
Le Chêne et le Roseau, d’après la fable de La Fontaine, cette toile peinte en 1816 par Achille-Etna Michallon traduit l’aspect dramatique de cette morale en plein air par une minutieuse description naturaliste, préfigurant le romantisme de l’école de Barbizon autour de la forêt de Fontainebleau.
© The Fitzwilliam Museum, Cambridge, Angleterre.
Légende COUV sommaire : détail d’une peinture d’Achille-Etna Michallon, Le Chêne et le Roseau, 1816 © The Fitzwilliam Museum, Cambridge, Angleterre.