d'a n°324
Maintenance, la dimension cachée de l'architecture
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Éloge de l’improduction
Combien d’entre nous auraient imaginé qu’en si peu d’années nous assistions à un tel bouleversement des valeurs architecturales ? Doit-on encore démolir ? Doit-on encore construire ? Le culte de la performance n’est-il pas une impasse ? Autant de questions abordées par d’a dans ses trois derniers numéros et qui, il y a une décennie, auraient paru farfelues à la grande majorité des architectes.
Hier encore, la réhabilitation était considérée comme une niche professionnelle pour architectes sans imagination. Or elle s’impose désormais non seulement comme l’un des marchés majeurs de la commande mais aussi comme l’un des champs d’invention les plus passionnants. Mais il y a un autre champ d’activité totalement invisibilisé, pour ne pas dire méprisé par les architectes, et auquel nous consacrons notre dossier d’avril : la maintenance. C’est à la lecture de l’ouvrage du philosophe Pierre Caye, Durer, Éléments pour la transformation du système productif, paru en 2020, que cette question du soin porté à notre environnement bâti nous est apparue comme la pièce manquante d’un tout qui donne sens à nos trois premières interrogations. Dénonçant les externalités négatives de la destruction créatrice, le philosophe, grand spécialiste de Vitruve, montrait dans son livre que tout système productif repose nécessairement sur son envers, c’est-à-dire sur les conditions non productives de la production : l’improduction, c’est-à-dire l’entretien, la réparation, le soin ou la maintenance. Car, écrit-il dans nos pages dans un texte qui sonne comme un manifeste pour une refondation des pratiques architecturales, « les architectures contribuent non seulement à enrichir notre sens du temps et de l’espace, mais encore à mettre le système productif à son service. C’est en quoi elles assurent la maintenance du monde. (…) l’architecture crée de la résistance contre l’usure du monde. Et si elle contribue à résister à l’usure du monde, c’est précisément parce qu’elle fait de l’espace et du temps des facteurs non pas d’errance et de dispersion, mais de convergence et de conciliation des diverses multiplicités qui nous composent ».
Mais, plus prosaïquement, le défaut de maintenance est aussi la cause d’une grande incompréhension entre le grand public et l’architecture contemporaine. Ce désamour se fonde inconsciemment sur la confusion entre l’état du bâti, dont l’absence d’entretien est chronique, et ses qualités propres. Le manque de maintenance est un manque de respect qui conduit à une forme d’indignité et engendre le rejet. Soigner l’architecture, ce n’est pas la recustomiser tous les trente ans ou la démolir parce qu’il est trop tard pour que sa réhabilitation soit rentable, c’est l’entretenir au fil du temps. Pour y parvenir, il faudrait d’abord que les architectes intègrent cette dimension dans leur processus créatif, mais aussi que les habitants s’impliquent à leur tour dans le soin de leur propre environnement.
Emmanuel Caille
Légende édito
Le serpent et le balai : la maintenance, un métier peu valorisé mais non sans danger. Washington D.C., 1931. Harris & Ewing Collection glass negative.
Credit DR
Couverture
Photographie extraite de l’ouvrage Points noirs, Anomalies récurrentes de propreté, Sous la direction de Milena Charbit et 127af (Deborah Feldman et Baptiste Potier), Éditions du Pavillon de l’Arsenal, mars 2023. © Rebekka Deubner
SOMMAIRE :
MAGAZINE
7 > Le dessin de Martin Etienne
8 > PARCOURS
Structures formelles : entretien avec Cristina Gonzalo Nogués, GNWA, Gonzalo Neri & Weck Architekten
20 > PHOTOGRAPHIE
Francisco Ibáñez Hantke, Architectures fantômes
28 > EXPOSITION
« Hans Hollein. transFORMS » au Centre Pompidou : liquidation totale avant travaux
32 > CINÉMA
À quoi servent les architectes au cinéma ?
36 > RAZZLE DAZZLE
L’illusion réelle au cinéma
40 > QUESTION PRO
Quel avenir pour les concours d’architecture ? (6/6)
42 > CONCOURS
Concours pour la réalisation de 61 logements dans le quartier des Musiciens à Bagneux
DOSSIER
Maintenance, la dimension cachée de l’architecture. Un éloge de l’improduction
52 > De l’obsolescence à la préservation : la maintenance comme projet architectural, par Rocio Calzado
56 > La question de la maintenance, par Pierre Caye
60 > Phantom, Une installation de Andrés Jaque, par Rocio Calzado
64 > La ville de Paris et soin de l’architecture, entretien avec Rocio Calzado
66 > Étudier la ville par le spectre de ses déchets et le savoir de ceux qui l’entretiennent par Baptiste Potier
68 > Faire durer, maintenir avec et pour les habitant(e),
entretien avec Hélène Reinhard de l’agence SOL
73 > Entretien et réparation des façades de haute technologie, perspectives de la recherche interdisciplinaire en conservation, par Matthias Brenner et Silke Langenberg
RÉALISATIONS
78 > POINT DE VUE
Splendeurs et misères du logement collectif, par Gricha Bourbouze
82 > BOURBOUZE & GRAINDORGE
95 logements familiaux et 84 chambres étudiantes dans le Village des médias, Dugny (93)
90 > COLLECTIF ENCORE ET DAVID PRADEL
82 logements locatifs sociaux dans le quartier Brazza, Bordeaux
98 > NICOLAS HUGOO
36 logements sociaux, ZAC Paul-Bourget, Paris 13e
104 > JEAN-CHRISTOPHE QUINTON
24 logements, Boulogne-Billancourt
112 > BMC2
Classe thérapeutique, Institut Mutualiste Montsouris, Paris 14e
116 > L’ATELIER PROVISOIRE
Villégiature, parc naturel régional des Landes de Gascogne
GUIDE
124 > D’A LAB
L’Est parisien, un vivier créatif
129 > TECHNIQUES
Quoi de neuf en acoustique intérieure ?
139 > AGENDA
146 > QUÈSACO ?
Mais qu’est-ce gong ?
Matthias Brenner, Stéphane Berthier, Coraline Blaise, Gricha Bourbouze, Pierre Caye, Rocio Calzado, Tristan Cuisinier, Christine Desmoulins, Martin Étienne, Deborah Feldman, Léo Figuet, Anne Frémy, Andrés Jaque, Silke Langenberg, Soline Nivet, Baptiste Potier, Maryse Quinton, Ibai Rigby, Richard Scoffier, Xiral Segard, Mehdi Zannad